>> PUBLICATIONS / A+ Belgian architecture magazine, n°160/ october-november '99/ 'Lightscape(s) displacement maps'

Light_scape(s), displacement maps

Plan lumière pour le plateau du Heizel, Bruxelles (B)

LAB[au] :Manuel Abendroth, Jérôme Decock, Naziha Mestaoui + Kim Pecheur + Pieter Desmedt Jans

'Voici un schéma qui vous permettra de vous retrouver dans l'exposition. Les Belges ont fait remarquer en riant que par ses contours elle ressemblait à une vache ' Paris Match, numéro spécial expo 58

Quoi de plus logique que cette identité ludique pour une plaque urbaine qui fut un pôle récréatif à deux reprises (1935-1958) et qui, à l'image du prochain Euro 2000, le reste en partie aujourd'hui. Si on la rapproche de dénominations plus austère comme pentagone, la vache met en évidence l'existence d'une réelle tectonique des plaques. Le Heysel, issu du plan d'aménagement de 58, se présente comme un rassemblement de taches, témoignage de l'hétérogénéité et de la congestion de l'urbain, comme héritage d'une époque moderne qui a engendré tous les mythes actuels. Le pavillon Philips de Le Corbusier en 1958 par exemple, référence de la liquid architecture, rappelle que le Heysel fut et reste si pas un lieu d'expérimentation tout du moins un équipement public d'exception, un patchwork de fragments significatifs intercalés dans un maillage d'autoroutes et de parkings, symboles de la culture de masse.

L'introduction des nouvelles technologies et des médias dans la pratique de l'architecture et de l'urbain permet comme un hypertexte de retisser les liens qui unissent le passé et le présent, le réel et le virtuel, l'espace et le temps, ou comme le disait Le Corbusier à propos de son pavillon : 'Des bases, des données pour un nouveau spectacle ; lumière, couleur, rythme, image, son ; on peut l'appeler jeux électronique' Le Corbusier, in Le poème électronique, ed. les Editions de Minuit, 1958.

Light_scape(s)

Le projet Light_scape(s), displacement maps est une étude pour un plan lumière sur le plateau du Heysel à Bruxelles, initiée par le producteur/distributeur d'électricité belge Electrabel/Sibelgaz. L'étude couvre à la fois la recherche d'outils opérationnels dans la conception de la lumière à l'échelle urbaine et son intégration comme élément dynamique de l'urbain. Par conséquent le projet se base sur une réflexion urbanistique et un 'global design' qui considère la lumière non pas comme un dispositif technique autonome mais plutôt comme un vecteur substantiel de l'espace public. Cette approche définit ainsi non seulement la lumière comme un dispositif spatial (light_topography), mais aussi comme un dispositif temporel (light_urbanism) afin d'étendre le champ traditionnel de l'éclairage public et d'identifier un paysage urbain d'exception.

Le projet est le résultat d'une collaboration entre 5 jeunes architectes sortants, Pieter Desmedt Jans et Kim Pecheur, de Sint-Lucas, Manuel Abendroth, Jérôme Decock et Naziha Mestaoui, de La Cambre soutenu lors de l'étude par les conseils techniques de la société anversoise Kreon. Il a accompagné la présentation à la presse du nouveau catalogue d'armatures d'éclairage public pour la région bruxelloise le 20 janvier 1999 et a reçu en avril 1999 le prix Tech-Art de la Vlaamse Ingenieurskamer.

Actuellement la politique d'aménagement public en matière d'éclairage dans les villes belges a principalement conduit à un paysage nocturne uniforme, indifférencié, aplatissant tous les contrastes en plongeant la ville dans un brouillard orange. Cette ambiance qui relève de l'expérience que l'on a des paysages autoroutiers, rend difficile la mise en valeur d'un bâtiment ou d'un paysage. A ces deux constats, le projet propose de répondre par une approche globale explorant le rôle que peut jouer la lumière comme générateur de l'urbain, en particulier si l'on considère les spécificités du plateau du Heysel.

Displacement maps: //

Le manque d'outils de travail pour appliquer et vérifier des hypothèses sur la lumière à l'échelle urbaine, a amené à explorer les possibilités de simulation et de visualisation offertes par les programmes informatiques utilisés dans le milieu du cinéma. Les fonctions dynamiques de ces programmes ont permis de travailler avec la lumière dans une logique à la fois temporelle et spatiale. L'exploitation et la conceptualisation de fonctions dynamiques, appelées displacement maps ont ainsi dépassé la simple application de l'outil informatique et ont mené à une intégration active de celui-ci dans le processus de création.

Le projet part de l'idée d'appliquer des ambiances contrastées en couleur et en intensité sur les différents équipements, exploitant la capacité de la lumière de générer des images fortes, d'identifier un paysage particulier, ou au contraire, d'effacer des paysages entiers. La conception du plan lumière dépend directement d'une vision générale basée sur la lumière comme une substance façonnée par des contrastes, dépendant eux-mêmes des paramètres variables d'intensité, de temps et de couleur. Le projet travaille ainsi la création d'un paysage lumineux diversifié à travers des cycles temporels mêlant dans un seul dispositif structure - le paysage, activités - le programme, flux - l'infrastructure.

A travers la visualisation quadri-dimensionnelle (x,y,z,t) de la lumière, sous forme de grille ou de nappe animée, le projet souligne le potentiel spécifique de la lumière, l'affichant comme une substance dynamique plutôt qu'un matériau statique, définie par la variation des paramètres d'intensité, de temporalité et de couleur.

Intensité : Les déformations de la grille, correspondent aux variations d'intensité. Elles permettent la visualisation et la comparaison des niveaux d'éclairement et donc la création de contrastes, même à l'échelle urbaine. Ces intensités sont augmentées ou diminuées localement de manière à former des configurations spatiales spécifiques (light_topography), conçues et contrôlées à l'écran.

Temporalité : Les déformations de la grille s'animent en fonction des variations d'intensités. Les fonctions dynamiques de l'outil permettent de concevoir les variations d'intensités et de couleurs liées aux temps, aux différents cycles d'activités. De cette façon, le plan lumière étend la manière habituelle de penser la lumière comme un dispositif 'on/off', exploitant les variations d'intensité lumineuse au cours du temps pour former continuellement de nouvelles configurations ou lightscapes temporels (light_urbanism).

Couleur : Le site, actuellement baigné dans un 'brouillard orange' uniforme, est transformé en un paysage de contrastes, renforcés par l'utilisation de couleurs. L'exploration du code RGB en rapport à l'activité exploite la lumière comme substance additive, le blanc correspondant à la quantité la plus importante d'information et à l'activité la plus dense.

L'utilisation de l'outil a mené à la création d'une animation d'où sont tirées toutes les images présentées et qui communique son importance dans le processus de création. Les paysages lumineux générés par ordinateur se basent sur la variation d'intensités et de couleurs dans le temps, dans le but de créer des configurations lumineuses dynamiques ou lightscape(s), qui correspondent autant aux configurations spatiales (structure) qu'aux activités (événement) ou à l'usage individuel (interactivité). Ces lightscape(s) combinent un concept spatial (light_topography) avec un concept temporel (light_urbanism).

Light topography://

La création d'une topographie lumineuse correspond à une approche structurelle de l'organisation spatiale du plan lumière, composition du site à travers des dispositifs du type point, ligne, surface, interface. Les points correspondent à des dispositif lumineux à l'échelle d'un seul bâtiment, les lignes à l'infrastructure, les surfaces à des équipements entiers et les interfaces aux différents lieux d'échange. En partant de l'analyse urbanistique du Heysel et en évoquant le plan d'aménagement de 1958 (la vache), le projet profite de la simple juxtaposition des différentes entités programmatiques (les taches), chacune gérée par sa propre logique temporelle et spatiale, pour mettre en place un environnement contrasté mais néanmoins continu. Suivant ce constat, les variations d'ambiances lumineuses sont obtenues par l'accentuation ou l'effacement de ces différentes entités (surfaces), leur regroupement et leur traitement dans un paysage (points), la mise en relation de leur infrastructure, parkings, etc… (lignes) ou leur rôle dans la distribution des flux (interfaces). Le lightscape résultant est toujours une combinaison de plusieurs de ces dispositifs, soulignant l'interdépendance des logiques spatiales et leur complémentarité.

Point:Le repérage d'éléments (points) à éclairer ou à accentuer (bâtiments, sculptures,repères…) et leur regroupement au sein de quatre configurations paysagères différentes, appelées séquences, forment la base structurelle du dispositif spatial. L'idée des séquences consiste à identifier les configurations spatiales principales du site et leur perception spécifique et dynamique, elles se nomment : Runway (A12), Highway (ring), '35-'58 Axis et Skyline.

Ligne: Les espaces intermédiaires, notamment les parkings, et les flux existant, sont connectés par un parcours (ligne), un repère permettant à travers l'utilisation de revêtements réfléchissant ou fluorescent de diminuer l'intensité lumineuse pour accentuer les contrastes entre les équipements.

Surface: Les équipements forment des entités programmatiques ou surfaces qui sont traitées individuellement de manière à créer des contrastes (intensité, couleur, temps) malgré leur proximité. Ce système mène à un plan lumière flexible exploitant, dans le temps, les contrastes formels et les logiques fonctionnelles existantes.

Interface: Les interfaces sont des lieux d'échange connectant le plateau du Heysel avec son environnement et dont l'éclairage réagit directement à l'influence des utilisateurs et des flux.

Light urbanism://

La mise en relation de la lumière et de l'activité mène à la conception d'interventions évoluant au cours du temps, transposables à un vocabulaire du type FIXE - VARIABLE - REACTIF. En relation au vocabulaire structurel et spatial de la topographie lumineuse (light-topography), les interventions fixes travaillent avec les points, les interventions variables avec l'activation des surfaces et les interventions réactives avec le statut des interfaces, la ligne représentant une configuration temporelle particulière (inversion) dépendant de l'état des autres interventions. Ce vocabulaire temporel de la lumière permet de concevoir des configurations variables spécifiques, prenant forme de manière ponctuelle ou répétitive lors d'événements sportifs, commerciaux ou culturels. Ces configurations basées sur les cycles d'activités propres aux équipements, montrent la possibilité de concevoir l'urbanité (l'événement) à travers des moyens légers (light), à l'exemple des dispositifs basés sur la lumière (light), et comme le souligne la double signification du terme light_urbanism.

Fixe : Les interventions fixes, base structurelle du paysage dynamique, sont de simples systèmes lumineux on/off, formés de lumières colorées de faible intensité, correspondant aux quatre paysages (points) structurant le site du Heysel.

Variable : Les interventions variables prennent le cycle d'activité des surfaces comme paramètre affectant simultanément l'intensité et la couleur (code RGB) de la lumière qui leur est appliquée. Au niveau minimum d'activité, l'équipement est défini par une intensité lumineuse faible et colorée et au niveau maximum, il est défini par une intensité élevée et blanche, donnant une série de niveaux intermédiaires et leur intensité/couleur correspondante.

Réactif : les interventions réactives prennent en compte le statut d'interface des lieux qu'ils traitent en transformant les données collectées sur le site et ses alentours à travers un dispositif lumineux. La relation entre les activités, flux… et la lumière définit ainsi une relation anticipative entre l'espace urbain et l'individu.

Conclusion://

Lightscape(s) propose par son approche une réflexion sur l'enjeu que représente la lumière dans la conception du paysage urbain. Les lightscape(s) sont des configurations spatiales et temporelles particulières, établies à partir de simulations dynamiques. Ces simulations ou data_scape(s),basées sur la mise en relation d'un espace de données tridimensionnel et du temps (4Dimensions), conduisent par leur application au processus de création, à l'élaboration de nouvelles méthodes de conception. Comme outils au service d'un global design, elles permettent de travailler et de visualiser des substances immatérielles, comme la lumière ou les flux infrastructurels, de même que leurs interrelations complexes à l'échelle urbaine (nDimensions). Cette méthode d'analyse et de simulation de la lumière a permis de concevoir l'éclairage public non plus comme un simple dispositif sécuritaire mais comme un médium polysémique, ajoutant, à l'échelle urbaine, une dimension culturelle à l'espace public.

Site web

Le concept de l'interface exploite les possibilités de visualisation simultanée et d'accès à l'information offertes par le media de l'hypertexte. Le site Internet ( http://surf.to/lightscapes ) est conçu comme une carte interactive, une interface réunissant sur un seul écran quatre navigateurs, chacun proposant une approche thématique spécifique du projet. A chaque moment de sa lecture, le visiteur peut changer de navigateur, l'interface se recentrant sur le sujet correspondant. Les informations affichées dépendent ainsi directement de la position et de la navigation du lecteur dans le site. Indépendamment de leur rôle de consultation, les navigateurs affichent dans leur propre fenêtre des informations relatives au sujet choisi, en évoluant à chaque action du lecteur. L'utilisateur peut en permanence compléter la carte en ouvrant les différentes fenêtres, de manière à obtenir des images, des textes ou des schémas relatifs aux informations consultées. Ce processus mène successivement à une compréhension des interconnections entre la méthode de conception (displacement maps), l'approche structurelle et spatiale de la lumière (light_topography) et la conception dynamique ou temporelle de l'espace à travers de configurations lumineuses (light_urbanism). La combinaison de quatre systèmes de navigation avec la consultation et la visualisation en un seul dispositif/interface exploite le potentiel du médium électronique pour créer des formes de lecture dynamiques et simultanées, développer une compréhension intertextuelle du projet et de l'implication des nouveaux outils de conception dans le processus d'étude.

http://surf.to/lightscapes


© Naziha Mestaoui + LAB[au] 2000